Jeroen van der Lely. Ce nom ne vous dit peut-être pas grand chose, surtout si vous n’êtes pas un suiveur du FC Twente en Eredivisie. Ce néerlandais de 24 ans a décidé l’année passée de raccrocher les crampons et de se défaire de tout contrat professionnel de football. Un poids en moins, le cœur léger. Le natif d’Apeldoorn ne s’y retrouvait plus, n’éprouvait plus de plaisir sur le terrain, se sentait prisonnier d’un monde qui n’était pas le sien. Et pourtant, ce latéral de formation a effectué toutes ses classes avec le FC Twente aux Pays-Bas jusqu’à l’ultime étape de ce voyage : l’équipe première, en Eredivisie. Désigné comme le plus grand talent du club en 2014, il jouera près de 80 matches avec les Tukkers au plus haut niveau. Une belle histoire, sur le papier, pour les supporters qui pouvaient être fiers de voir l’enfant du pays réussir de la sorte. C’est évidemment assez rare pour être souligné. Mais c’était sans compter sur quelques détails dont on parle peu, quelques détails encore camouflés dans beaucoup de cas, des détails qui ont une grande importance et qui restent, encore aujourd’hui, tabous dans ce monde impitoyable du football professionnel. Cet univers n’est peut-être, ou certainement, pas fait pour tout le monde…

Jeroen van der Lely déclare au site Nos lors de sa décision : « J’ai vraiment apprécié jouer, j’ai régulièrement célébré les victoires avec l’équipe après les matches. Je ne me suis jamais senti comme un étranger. Mais les gars qui me connaissent un peu mieux ont probablement toujours remarqué qu’en tant que personne, je ne m’intégrais pas vraiment au football… » Une distance naturelle semble s’installer, mais il ne peut faire la fine bouche, lui qui vit de sa « passion ». « En tant que joueur de football, je n’avais pas non plus un style de vie coûteux. Je n’étais pas aussi intéressé par les vêtements chers, comme beaucoup de coéquipiers. Je sortais parfois dîner, mais c’était une fois tous les deux mois. J’ai principalement acheté des livres. Et même ça, c’était un peu fou pour moi. Je n’avais pas le droit de dépenser plus de 100 euros par mois en livres » ajoute-t-il pour le site Trouw. Il enchaîne, « J’ai gagné beaucoup d’argent, je ne sais même plus vraiment combien […] J’ai pensé déjà avant à arrêter, mais cet argent n’attendait que moi. C’était dommage d’arrêter, je ne gagnerai plus jamais autant ! Mais j’ai aussi pensé: est-ce que je vais sacrifier les dix prochaines années de ma vie pour cet argent, ou alors profiter de ma vie ? »

Conscient du décalage et du fossé qui se creuse entre son club, ses attentes et le football, van der Lely tente de répondre à ses questions incessantes : « En 2017, nous avons réalisé une belle saison, en terminant septième, j’étais en forme moi aussi. Mais ça devait aller comme ça. Je pense que je ne serais jamais assez satisfait du football. C’est difficile physiquement, mentalement aussi. Mais votre cerveau ne vous met pas du tout au défi. J’ai cherché à comprendre pendant mon temps libre en lisant beaucoup. » Un joueur à part, et ce sentiment d’être différent dans un monde particulier, où le travail a, semble-t-il, pris le dessus sur la passion initiale. « Dans le football professionnel, c’est toujours plus… J’ai perdu le plaisir. Toute votre vie est centrée sur le football, alors que d’après mon expérience, il y en a tellement plus. J’ai toujours eu cela en moi. Ils disent toujours: la meilleure chose est quand vous aimez votre passe-temps, mais quand le football est devenu mon métier, ce n’était plus mon passe-temps… »

La relégation de son club en Eerste Divisie en 2018 a été un accélérateur, ou plutôt un détonateur dans ce processus de réflexion. Twente, qui a vu grandir et évoluer van der Lely, n’avait pas connu telle sanction sportive depuis la saison 1983-1984. Un déchirement, un sentiment de honte qui ne va pas aider le jeune homme à remonter la pente. « Je suis entré sur le terrain sans aucune confiance. Et je pense aussi que ça a joué. Je me sentais personnellement responsable des mauvaises choses qui se passaient avec l’équipe. Les supporters disaient que je jouais mal, qu’il nous fallait un autre joueur tout de suite. J’étais très inquiet à ce sujet. Je n’en avais plus envie à cause de toute cette négativité… » Il se sent bloqué, pétrifié, désabusé… La confiance en prend un coup, le moral également. « Le sport, ou plutôt toute la vie, commence par la confiance en soi. Et ce n’est pas que je ne croyais pas en moi, mais honnêtement, je pensais que je n’étais pas bon. Si j’étais entraîneur, je ne me serais jamais aligné […] Ce qui ne me manque pas non plus, c’est le regard des gens. J’ai vécu dans le centre d’Enschede (ville du club de Twente, ndlr). Chaque fois que je sortais faire des courses, pensais-je, les gens me regardaient. Et surtout quand le club allait mal, j’avais l’impression que tout le monde me jugeait… » Le club possédait dans son staff un entraîneur mental, mais la démarche d’aller vers était périlleuse pour le jeune néerlandais : « Il arrive souvent que vous ne le cherchiez pas lorsque vous ressentez le besoin de parler. Vous le niez. C’était aussi comme montrer de la faiblesse. Non, je ne voulais pas ça, je ne voulais pas apparaître comme ça. Le football est un sport d’équipe, mais vous êtes en fait seul. Vous devez vous sauver. » Une véritable impasse semble se dresser, à ce moment précis, devant l’international U20 Oranje. Autre problème selon notre protagoniste, la mentalité des joueurs, dans un moment critique comme a pu le vivre le FC Twente, en difficulté financière et sportive : « Tout le monde ne se sent pas autant responsable. J’ai eu des problèmes avec ça. Parce que c’était étrange quelque part. Lui, le simple arrière droit (en parlant de lui, ndlr), qui doit remettre le ballon au créateur et rien d’autre, ressent cette responsabilité, mais pas l’autre ? » Le club avait changé de cap, difficultés financières obligent, avec des joueurs de tous horizons, pour qui le bien du club passait probablement après le leur. Un état d’esprit qui ne passe pas auprès du gamin du club, et cela peut aisément se comprendre, ainsi que renforcer ses doutes et ses interrogations.

 « J’ai remarqué que je créais une sorte de distance avec le football. J’étais de moins en moins concerné par ça et je cherchais des opportunités pour remplir ma vie d’une manière que j’aimais. Lire et étudier, par exemple. » Jeroen van der Lely

Il admet également avoir tenté un break en 2015, afin de reprendre des études, mais le ballon lui manquait, et c’est tout naturellement qu’il est revenu dans le circuit. « En attendant, je me suis toujours demandé si c’était la vie pour moi, jouer au football jusqu’à l’âge de trente ans. » Après son premier match en pro, terminé sur une défaite et une sale soirée pour lui face à Heracles Almelo (0-2), les mots d’Hakim Ziyech sont durs. Le capitaine de Twente pointent du doigts ses défenseurs, débordés toute la rencontre. Jeroen s’explique chez Dub : « Je n’en veux pas à Ziyech, car je pense que c’est un gars formidable et un joueur de football de haut niveau, mais j’ai senti très clairement pour la première fois que tout tournait autour de la performance. Devoir toujours livrer le meilleur, la compétitivité mutuelle. Cela ne me convenait pas en tant que personne. Je ne pouvais plus que m’amuser, s’amuser ensemble tu sais. J’ai le plus apprécié les matins, le petit déjeuner, le plaisir, les rires. Et les différentes cultures et types de personnes. » Au-delà du football. Les questions, encore et toujours. Avec Gertjan Verbeek, il joue moins, et se retrouve parfois hors du groupe, en tribunes, et son constat, assez paradoxal, est sans appel, il est perdu, loin, très loin de ses attentes, de sa perception de la (sa) vie : « J’ai également remarqué que je n’étais pas vraiment intéressé à m’asseoir dans les gradins. Quand je ne jouais pas, j’avais vraiment le sentiment que je perdais mon temps. Je préfère lire. Devenir à nouveau un joueur basique ou faire un joli transfert, je ne ressentais plus cette ambition. Et j’aimais aussi ne plus ressentir de stress. » Perdre son temps en tribunes, mais ressentir la pression s’éloigner, telle était cette étrange sensation qui confirma ses pensées et l’amena, petit à petit, à rendre grâce à son intuition.

« Mon perfectionnisme m’a toujours aidé, mais cet état d’esprit m’a rendu malheureux. » Jeroen van der Lely.

Le cas de Jeroen van der Lely est loin d’être isolé. Sujet délicat, l’anxiété des footballeurs est pourtant bien présente et certains tentent d’y remédier, d’en parler et d’alerter les consciences. L’exemple de Grégory van der Wiel, ancien joueur de l’Ajax et du Paris Saint-Germain notamment, nous le confirme. L’ancien international et finaliste de la Coupe du monde 2010 avec les Pays-Bas a écrit une lettre en novembre dernier sur son site internet pour faire part de ses problèmes liés à ce monde professionnel. Extraits traduits par France Football.

« J’ai toujours mis mes émotions de côté. Frustration, colère, tristesse, je n’y pensais pas et je me disais que ça passerait. Les dernières années de ma carrière n’ont pas été simple. Je n’était pas totalement heureux à Paris, j’ai connu des périodes difficiles à Istanbul et à Cagliari. Mais cela a empiré quand j’ai été forcé de quitter Toronto. Je me voyais jouer pendant longtemps là-bas. Cela m’a fait énormément de mal. »

« J’ai essayé de retrouver un nouveau club, mais, après des premières réponses positives, plus rien. Ma carrière a commencé à battre de l’aile. A ce moment, je continuais à m’accrocher et je ne réalisais pas vraiment ce qu’il se passait dans ma tête. Je ne savais pas de quoi demain serait fait. Me réveiller chaque matin sans réel objectif, ça me détruisait. Six mois plus tard, j’ai commencé à faire des crises de panique. »

« Au début, je ne savais pas vraiment ce qu’il m’arrivait. Je pensais que je faisais un arrêt cardiaque, je suis donc allé faire une batterie de tests dans plusieurs hôpitaux. Mais tout fonctionnait parfaitement au niveau physiologique. Ce n’est qu’après cela que j’ai commencé à me concentrer sur ma santé mentale, et j’y travaille encore. »

« Je vais beaucoup mieux maintenant. L’amour du football est toujours présent et je travaille dur pour pouvoir rejouer. Je voulais vous partager mon histoire parce que cela fait partie de ma vie. Peu importe qui on est, cela peut arriver à tout le monde. Cela n’a pas été simple pour moi mais je suis très impatient pour la suite de ma carrière. »

Certains peuvent s’en remettre, et tant mieux, peu importe les chemins empruntés par la suite. D’autres sombrent, n’osent peut-être pas l’aborder, en parler et plongent dans les abîmes de l’oubli. Ces exemples de van der Wiel et van der Lely sont loin d’être isolés, et la parole, l’ouverture, la communication sont et seront des armes redoutables face à ces troubles psychologiques.

« J’aime vraiment cet anonymat d’aujourd’hui, je mène ma propre vie, personne ne se soucie de ce que je fais. Cela donne une sensation de grande liberté. » Jeroen van der Lely

Jeroen van der Lely quitte les Pays-Bas et Twente, le moral au plus bas, pour tenter de se relancer, tenter d’arracher au mal quelques espoirs fugaces. La destination est aventurière, un peu plus au Nord, avec un saut crispé vers le Danemark, à Vendsyssel FF, en deuxième division. Il ne sera resté que trois mois. Le temps de comprendre, définitivement, que le football professionnel n’était pas (plus) pour lui. Lors de tests physiques, le corps, probablement lié au mental du joueur, ne suit plus. « C’était jusqu’à ce que vous puissiez plus hein, jusqu’à l’effondrement. Avec le gardien, j’ai été le premier à m’arrêter. Je pourrais en rire, mais j’ai aussi pensé: merde, je dois vraiment faire autre chose… » La page est tournée. Le néerlandais ne sera resté que peu de temps en terres danoises, et s’en va poser ses valises au pays, du côté d’Utrecht où il va pouvoir enfin assouvir son désir d’apprendre à l’Université. « Pour moi, cela ressemble à une vaste étude, où vous apprenez à estimer les textes d’une certaine manière. Actuellement, je considère qu’une grande partie de ce que je lis est la vérité. J’aimerais apprendre à porter un regard plus critique sur les textes. Je veux aussi apprendre à mieux écrire. » Après le rectangle vert, les pages blanches. A force de trotter dans sa tête, cette envie profonde finit par prendre le dessus. Terminé les entrainements, les efforts contre-nature, place aux bancs de l’école, aux livres et aux cours de philosophie.

Le football est-il pour autant derrière lui ? « Ce qui est étrange, c’est que j’ai maintenant envie de jouer à nouveau au football. En plus de ma situation actuelle, tant que ce n’est pas à un niveau trop élevé et avec un bon groupe de gars, du côté d’Utrecht. » Ses vœux semblent être exaucés puisqu’il vient de « signer » avec le USV Hercules Utrecht, club de troisième division, sans pression. Il va pouvoir concilier ses études de sciences littéraires avec le ballon rond, et puis travailler en librairie ou dans une bibliothèque remplie de livres de football (ou pas).

Crédit photos : Sportnieuws, Twente Insite, Nos, Dub, Jörgen Caris.

Sources : DubTubantiaTrouwNosFrance FootballSite van der Wiel.

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