L’envie de partager cet échange est dans mon esprit depuis près de deux ans. Avec gentillesse et disponibilité, au crépuscule d’un nouveau projet professionnel en Afrique du côté de Khorira en Guinée, non loin de Conakry, Thierry Guillou, ancien éducateur au Stade Malherbe de Caen et au FC Lorient, avait accepté d’évoquer certains sujets qui pouvaient s’entremêler avec et dans mon questionnement sur le romantisme dans le football, pour l’écriture de mon livre « Football de velours » sorti cette année (lien en bas de page). Questions en vracs dans un bac ordonné. Extraits.

Vous semblez accorder une importance toute particulière à l’esthétisme dans le football, pouvez-vous nous en dire plus ?

Dans mon esprit, l’esthétisme du football renvoi à des notions comme la fluidité du jeu collectif (football liquide et épuré), la maîtrise technique individuelle (l’élégance et la justesse gestuelle), la créativité (l’expression d’une liberté qui permet la surprise), le degré de complexité dans la coordination des déplacements (football élaboré)…

Cette sensibilité au jeu est certainement le fruit de mon histoire personnelle, de ma formation, de ma rencontre avec le football. Par exemple, pendant ma jeunesse, j’ai été naturellement bercé par le jeu pratiqué par les équipes de Christian Gourcuff au stade du Moustoir et par celles de Jean-Claude Suaudeau lorsque j’assistais régulièrement au spectacle dans les travées de La Beaujoire. Puis ma formation de footballeur a été une éducation à une certaine idée du jeu que j’essaye de transmettre à mon tour à travers mon rôle d’éducateur.

Le football romantique renvoie une image de « beau jeu » et d’élégance. Que pouvons-nous entendre par ce terme de « beau jeu » ?

Je vais vous répondre en paraphrasant mon livre « Football et formation : une certaine idée du jeu » : « La notion de beau jeu est difficile à définir et de par sa subjectivité, elle ne peut faire l’unanimité. L’approche philosophique veut que le « beau » ne touche pas toutes les personnes ; certaines ne voient pas la beauté, d’autres ne l’apprécient pas. […] Le beau jeu est souvent perçu par les observateurs non avertis ou les techniciens sans idées de jeu affirmées comme inefficace, utopique et poétique. Autant de qualificatifs qui relèguent le beau jeu au statut de romantisme. […] Mais d’une part, la beauté peut être appréhendée comme une certaine forme d’efficacité. D’autre part, la manière la plus sûre de gagner un match de football reste de bien jouer, de proposer du bon football ».

Si le football n’est rien d’autre qu’un résultat, autant tirer à pile ou face pour désigner le vainqueur de la rencontre ! Mais le football est bien plus que cela, il est régi par des règles (17 lois du jeu) comme peut l’être une pièce de « théâtre classique » avec ses 3 unités (temps, lieu, action). Et comme le théâtre, le football a vocation à communiquer des émotions d’une part aux acteurs et d’autre part aux spectateurs.

Je me souviens qu’à mon adolescence j’ai été, contraint et forcé il faut bien l’admettre, visiter le musée Pablo Picasso à Paris. Ma connaissance de ce grand peintre et de son œuvre était à la base insignifiante. De plus, je n’étais pas du tout sensible aux quelques toiles que j’avais pu observer à travers les médias. Mais une fois au musée, j’ai bénéficié des explications d’un expert qui m’a fait comprendre la puissance des œuvres de Picasso. A partir de cette compréhension, j’ai été touché par la beauté des toiles de cet artiste ! Ce que je souhaite expliquer à travers cette anecdote, c’est qu’en étant éduqué ou sensibilisé, on peut voir du « beau » là où on n’en percevait pas nécessairement auparavant.

La puissance du jeu collectif se détermine aussi sans ballon. Peut-on trouver une forme de beauté chez Diego Simeone, Didier Deschamps ou José Mourinho ?

Précisions que le jeu « sans ballon » ne doit pas être réduit à la seule capacité d’une équipe à défendre. Le jeu « sans ballon » c’est aussi et peut être même davantage la capacité des joueurs à créer et libérer des espaces ainsi que d’effectuer des fausses pistes par leurs déplacements en phase de possession !

Concernant les entraîneurs mentionnés, il peut y avoir une forme de beauté dans la dévotion collective des joueurs, l’organisation générale de l’équipe, l’engagement individuel… mais c’est un sentiment qui ne dure pas. C’est un sentiment éphémère qui ne survit pas au temps. C’est un sentiment dont on se lasse rapidement. C’est ce cadeau de Noël avec lequel l’enfant est heureux en jouant avec les cinq premières minutes…et le laisse à l’abandon le reste de son enfance. Ce n’est pas ce cadeau avec lequel l’enfant s’amuse, grandit et se construit.

L’uniformisation des systèmes de jeu pour toutes les catégories au sein d’un club tend vers cela, non ?

J’ai eu la chance à travers mes cursus de joueur et d’éducateur de connaître deux modèles différents : l’uniformisation des systèmes de jeu à toutes les catégories d’un club et la pluralité des systèmes de jeu rencontrés par le joueur au cours de son parcours de formation.

Mon retour d’expérience m’amène à penser que la seconde approche est la plus adaptée au développement du jeune footballeur. En effet, les expériences vécues sont plus variées, les connaissances sont plus larges, l’ouverture sur la discipline est plus riche. De surcroit, ce fonctionnement est parfaitement compatible avec une constance du projet et des principes de jeu tout au long de la formation.

Le moment le plus propice à l’application d’un système de jeu commun est certainement celui de la post-formation (équipe professionnelle / équipe réserve). Dans cette organisation, il apparait alors nécessaire qu’il y ait une filiation technique entre les entraîneurs des deux équipes… ce qui n’ai pas toujours le cas ! En effet, ils n’ont parfois pas le temps de se connaître (licenciement précoce) et/ou la volonté d’échanger profondément sur leurs principes de jeu (entraîneur de la réserve perçu comme une menace) ! C’est la « magie » du football…

On dit souvent que pendant la « formation » des joueurs, il faut aller plus loin que le simple fait de gagner des matchs. Le résultat ne peut pas être une fin en soi. La réflexion et la recherche doivent faire partie intégrante du cursus. Quels sont les outils pour convaincre d’avancer dans une direction commune et globale de réflexion ?

C’est une nécessité absolue ! L’éducateur qui n’arrive pas à se détacher de la compétition pendant la période de « formation » n’est pas un formateur, c’est un coach ! D’ailleurs, je n’apprécie pas le terme « formateur », je lui préfère celui de « révélateur ». C’est une différence sémantique qui a une grande importance à mes yeux.

Si l’éducateur est entraîné dans les rapides de la compétition, il s’expose à des dérives contre-productives pour la « révélation » des jeunes footballeurs : recrutement de joueur à maturité précoce, effectifs importants, pédagogie directive, surexposition des meilleurs joueurs (ou des plus performants), semaine calquée sur le modèle professionnel avec une gestion de la charge plutôt que le développement des capacités du joueur, prise d’initiative du joueur limitée, place accordée à l’erreur minime, schémas tactiques restrictifs…etc.

Sur le terrain, bien entendu que l’ensemble des acteurs du match (joueurs et entraîneurs) doivent avoir la volonté de mettre tout en œuvre pour remporter le gain du match. C’est l’esprit du sport ! Dans une approche compétitive « extrême », ce qui est critiquable et parasite le processus de formation, c’est ce qui est fait en amont. En formation, la compétition la plus importante est celle que le joueur se met envers lui-même au quotidien.

Être formateur c’est accepter d’être au service des autres (les jeunes joueurs), au service du développement du football (si on aime vraiment ce jeu), c’est accepter de se mettre en retrait. L’objectif est le développement des jeunes joueurs… et le football proposé par l’éducateur à ces derniers à une incidence sur la qualité de la « révélation » du footballeur en devenir.

En complément, il est nécessaire de tenir compte que le comportement de l’éducateur est influencé par son environnement. Si l’environnement (organisation générale du club, politique à long terme, objectifs de moyens (versus objectifs de résultats), situation contractuelle non précaire…etc.) est propice à une approche sereine de son métier, alors l’éducateur pourra s’inscrire plus facilement dans une direction globale de réflexion.

Paulo Sousa disait : « avoir des joueurs intelligents tactiquement, c’est une composante du romantisme ». En formation, comment aider ce développement ?

Qu’est-ce qu’un joueur intelligent ? On peut s’appuyer sur la définition construite par l’universitaire Jean-Francis Grehaigne : « Être un joueur intelligent, c’est avant tout accepter d’intégrer sa propre action parmi un tout, c’est intervenir de manière pertinente à un instant donné du déroulement global de l’action collective ».

Pour développer l’intelligence des joueurs, il s’avère nécessaire de les stimuler pendant la période de formation. En effet, ils développent l’intelligence que les besoins et les circonstances exigent d’eux ! Attention, ce n’est pas la science de l’entraîneur que le joueur doit apprendre ; il doit comprendre les effets de ses actions. Le joueur doit s’émanciper : « il y a abrutissement là où une intelligence est subordonnée à une autre intelligence » (J. Rancière).

Il faut avoir conscience que ce que nous connaissons nous empêche parfois de connaître ce que nous ne connaissons pas. En effet, l’excès de connaissance peut freiner la créativité du joueur. L’éducateur doit donc apporter certaines connaissances afin d’ouvrir la réflexion du joueur mais doit surtout laisser une place importante à la découverte par ce dernier. L’entraîneur doit être considérer comme un auteur, c’est-à-dire quelqu’un qui fabrique du sens et qui donne du sens aux choses et aux situations pédagogiques. Le joueur doit construire ses propres connaissances ! Il pourra alors reconnaître des régularités, des constantes et pourra alors interroger l’évènement imprévu et le transformer en informations. Le joueur créatif priorise des actions différentes à ce qui est préétabli.

La créativité a des raisons de revendiquer sa place dans un football dit romantique, quelle est sa place aujourd’hui dans les centres de formation ? Que représente le joueur dit créatif pour vous ?

J’ai lu un livre du psychiatre français Jean Cottraux dans lequel était écrit : « La création est le plus souvent une transgression et une progression peu appréciées, car elle rompt les habitudes et suscite jalousie et envie, tout autant qu’admiration ». La créativité a besoin de place pour s’exprimer, elle est le fruit du processus d’essai-erreur. Aussi, toute pédagogie condamnant systématiquement l’erreur est castratrice. On tue 1000 Mozart par jour. Le joueur créatif, il faut le valoriser, parfois le réguler mais toujours avec la plus grande délicatesse. La créativité sort « naturellement » du cadre et peut ainsi faire peur à certain entraîneur. Mais la créativité c’est surtout une vertu qui génère des émotions et créée de l’incertitude chez l’adversaire.

Pour conclure sur ce sujet, on parle souvent, à juste titre, de la créativité des joueurs mais il serait intéressant de mentionner également la créativité des entraîneurs… et certains sont particulièrement créatifs à l’image d’un Josep Guardiola.

Vous parlez de la Croatie qui arrive à sortir beaucoup de bons joueurs, dans différents sports (interview So Foot). La politique de formation française doit-elle s’inspirer de ses voisins européens ?

Je ne dispose pas d’assez de connaissances sur ce qui se fait de l’autre côté de nos frontières pour émettre un avis d’expert. Je dresse simplement un constat simple : la Croatie est très performante dans de nombreux sports collectifs (football, handball, water-polo, basketball, volley-ball…etc.) alors que leur population est peu nombreuse (4 millions d’hab.) en comparaison à celle de la France (66 millions d’hab.). Cela m’interpelle et m’intéresse.

La politique de formation française n’est pas mauvaise, elle est même plutôt bonne… mais elle pourrait certainement être encore meilleure ou exceller autrement ! La Croatie par sa capacité à créer des « collectifs » peut être une source d’inspiration, comme la Nouvelle-Zélande (Rugby), la Jamaïque (sprint) ou encore le Kenya (fond) par leur capacité à exceller sur la durée dans une discipline sportive. Mais la politique de formation en football peut aussi s’inspirer des idées du handball français par exemple. De manière générale, l’ouverture et l’échange sont toujours salvateurs.

Marcelo Bielsa est un entraîneur clivant pour bien des raisons. Peut-on considérer que l’argentin est un romantique ?

Si le romantisme est la recherche d’un idéal, si le romantisme est le respect des valeurs de ce sport, si le romantisme est une œuvre collective alors Marcelo Bielsa peut être considéré comme un romantique.

Peut-on trouver et établir des liens entre le romantisme et le pragmatisme ? L’un est-il forcément contraire à l’autre ?

De mon point de vue, il n’y a pas plus pragmatique que les romantiques ! Réfléchir sur le jeu, structurer un modèle de jeu, rechercher la maîtrise collective du ballon, étudier les déplacements de ses joueurs, organiser une sortie de balle… c’est pragmatique ! A l’inverse, spéculer sur un long ballon jeté devant par les défenseurs c’est l’aléatoire même, il n’y a rien de pragmatique ! S’intéresser aux moyens, au cheminement plutôt qu’au résultat brut, c’est à mon sens une démarche pragmatique.

Certains considèrent le football comme un combat, d’autres comme un art. Selon le dictionnaire Larousse, « l’Art est une mise en scène spécifique destinée à produire chez l’homme un état particulier de sensibilité, plus ou moins lié au plaisir esthétique ». D’après cette définition, l’art s’adresse délibérément eux sens, aux émotions ou à l’intellect. Aussi l’entraîneur recherchant la victoire avec élégance peut être considéré comme pragmatique car il aura atteint l’efficacité, celle de toucher le spectateur.

Si vous deviez définir votre modèle de jeu idéal, votre approche, votre philosophie… ?

Comme beaucoup d’amateurs de football, l’’équipe qui a incarné le football que j’aime est le FC Barcelone de Josep Guardiola. La maîtrise collective, la finesse technique, la fluidité du jeu de passes, la création, l’intensité à la perte, l’humilité, le nombre de joueurs issus de la Masia… le tout cautionné par des victoires !

Mon idéal, la raison pour laquelle je vais tous les jours sur les terrains de football est la concrétisation d’un projet club articulé autour d’une idée de politique de formation qui impacte l’équipe professionnelle avec succès. Dans cet idéal, ma philosophie est que le joueur puisse résoudre techniquement et tactiquement les problèmes individuels et collectifs qu’il rencontre sans dépendance vis-à-vis de son entraîneur.

Quel(s) entraîneur(s) vous inspire, de par leurs idées, leur approche ou leurs méthodes et pourquoi ?

Jean-Marc Guillou, Christian Gourcuff et Josep Guardiola : on pourrait presque parler de la « 3G » (rire). D’une part, ce sont des entraîneurs qui n’acceptent pas de sacrifier leurs exigences esthétiques. Ils considèrent que la manière sublime le résultat. D’autre part, ils ont chacun, à leur manière, structuré leur pensée, leur façon de travailler avec clarté.

Encore merci à Thierry pour cet échange et longue vie à l’Académie KPC en Guinée. Vous pouvez suivre ses aventures notamment sur Twitter en cliquant ici : Thierry Guillou Twitter mais aussi sur le compte de l’Académie directement ici : Hafia FC Twitter.

Football de velours est disponible sur Amazon, en librairie sur Rennes ou directement auprès de moi. N’hésitez pas à me contacter sur Twitter ou à cliquer ici pour le retrouver sur Amazon.

A bientôt chez La Vista,

Jean-Félix Juguet Piazzola

(crédit photo : Académie KPC)

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Un commentaire sur « Thierry Guillou : « On tue mille Mozart par jour. Le joueur créatif, il faut le valoriser, parfois le réguler mais toujours avec la plus grande délicatesse. » »

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